Partager l'article ! Des scientifiques ont pris leurs responsabilités!!!DÉMISSION MASSIVE AU JURY D'AGRÉGATION DE MATHÉMATIQUES!!: Chapeau bas pour ces scientifiq ...
Chapeau bas pour ces scientifiques qui ont pris leurs responsabilités!!
Voici le manifeste signé par les trente démissionnaires du jury de l'agrégation de Mathématiques, le 13 Février dernier. Un refus de participer au saccage de l'éducation nationale et au gâchis provoqué par la mastérisation et toutes les contre-réformes réactionnaires de ce pouvoir aux ordres de la finance, et qui n'a plus de républicain que le nom!!
«Démission d’un quart du jury de l’agrégation externe de mathématiques : les effets de la masterisation.
Le système éducatif français est en crise, la situation est grave.
La crise apparaît d'abord dans l'asphyxie des moyens. Les fermetures de classes sesuccèdent
à un rythme accéléré dans les écoles primaires, les collèges et les lycées. Les
universités n’arrivent pas à accueillir décemment les étudiants ; elles sont précipitées
dans une course effrénée aux financements. Il y a une baisse alarmante des
effectifs dans les études scientifiques ainsi que dans les filières professionnelles. Les
mesures indignes prises récemment à l'encontre des étudiants étrangers aggravent
encore la situation. Élèves, étudiants, parents, chefs d'entreprises, enseignants,
tous perdent peu à peu confiance dans notre système de formation.
Un signe alarmant est la désaffection croissante des étudiants pour le métier de professeur.
Amorcé au début des années 2000, le phénomène a connu en 2011 une accélération
brutale, effet immédiat de l'entrée en vigueur de la réforme de la formation
et du recrutement (connue sous le nom de « masterisation »). Par exemple, au
CAPES externe de mathématiques, où il y avait 846 postes ouverts en 2010 et 950 en
2011, le nombre de candidats présents aux épreuves écrites est passé de 2695 en 2010
à 1285 en 2011 (-53%), le nombre d'admissibles de 1919 à 1047 (-46%), le nombre
d'admis de 846 à 574. Ainsi,l'effondrement
du nombre de candidats a été tel que
le jury n'a pu pourvoir en 2011 que 60%
des postes offerts. De tels chiffres se passent
de commentaire.
Sans être encore aussi catastrophique, la situation de l'agrégation n'en est pas moins alarmante : le nombre de candidats présents à l'écrit a régulièrement baissé depuis 2006 (ils étaient 1853 en 2006 et 1124 en 2011), alors qu'en même temps le nombre de postes augmentait. Les effectifs des préparations au CAPES ou à l'agrégation restent cette année à un niveau très bas. Pourtant le besoin en professeurs est énorme. Les rectorats en sont à publier des petites annonces pour rechercher les professeurs de mathématiques qui leur manquent. On recrute ainsi dans l'urgence des personnels précaires, non qualifiés et sans formation professionnelle. Les zones « difficiles » sont les premières touchées, ce qui va à l’encontre de l'égalité des chances et compromet la vie des générations à venir.
Pour une très grande part, la crise de l’école provient des déséquilibres de la société et de
l’économie, dans le monde comme en France, entraînant une perte de confiance et des
difficultés d’adaptation. Ceci devrait être une raison de plus pour faire de l'école une
priorité, un devoir pour la nation afin de mieux préparer l’avenir.
Pour améliorer l’école il faut reconnaître ses problèmes. Notre système éducatif acertainement
ses faiblesses, qu’il faut corriger. Cependant il a aussi des forcesconsidérables,
qu'il faut absolument préserver. L'une d'elles, reconnue dans le monde entier,
était sa capacité de formation et de recrutement des enseignants, garantissant de
très solides bases scientifiques et humanistes. Or dans sa frénésie de réformes, le ministère
de l’éducation nationale est en train de détruire sciemment cette capacité. Nous
ne pouvons pas rester passifs devant cette entreprise de démolition.
La masterisation a été imposée sans aucune concertation, contre l'avis quasi unanime de
la communauté éducative (cf. le récent rapport Jolion). L'exigence du diplôme de master
pour tous les concours d’enseignants a détourné un grand nombre de candidats
potentiels. Beaucoup des meilleurs étudiants, pour lesquels la deuxième année
de master est une ouverture naturelle vers la recherche, ont déserté les préparations
à l'agrégation. D'un autre côté, des étudiants moins brillants ont reculé devant
la difficulté supplémentaire que représentait le master. Le flux, modeste mais régulier,
et bénéfique, de candidats venus d'autres secteurs d'activité professionnelle pour
une reconversion a été stoppé net.
L'un des aspects les plus graves de la réforme en cours est l'attribution d'un serviced'enseignement
à temps plein aux lauréats, juste après le concours. Cette mesure n'aaucune
autre justification que l'exigence d'économies budgétaires. Elle a d'ailleurs étédésapprouvée
par le Conseil d'État. La formation professionnelle est ainsi sacrifiée. Une
réforme aurait dû avant tout motiver les étudiants et les mettre dans les meilleures
conditions de préparation. C'est exactement le contraire qui s'est produit.
La masterisation a déjà changé le visage de l’agrégation, en diminuant fortement lenombre
des candidats. Or ce concours est un des points les plus forts de notre système.
Son intérêt principal est de garantir un recrutement de qualité indiscutable. Le
stage qui suivait l’admission complétait la formation professionnelle. Les conditions nouvelles
d’inscription ont changé la donne, là où il n’y avait aucune nécessité. Une
conséquence de la suppression de l'année de formation professionnelle après le concours
a été l’introduction de l’épreuve « agir en fonctionnaire de l'état et de façon éthique
et responsable », censée tester la déontologie et les qualités humaines du candidat
en un quart d’heure lors de l’oral, plutôt qu’au cours d'une année d'apprentissage
sur le terrain. Le jury de l'agrégation de mathématiques, pratiquement
unanime, avait lors de la session 2010 indiqué dans une motion rendue publique
son opposition à l'instauration de cette nouvelle épreuve dans ces conditions. Plusieurs
jurys d'autres disciplines en avaient fait autant. La moitié du jury del’agrégation
de philosophie avait même démissionné pour protester contre l’absurdité de
l’épreuve « agir ». Le ministère n'a même pas daigné répondre à ces critiques. Aucontraire,
il s'est ingénié à dénaturer encore plus le concours en y introduisant descontraintes
nouvelles (certification en informatique et en langues, à un niveau clairement
irréaliste), toujours sans concertation et sans préparation.
À ces contraintes s'est ajoutée une complication supplémentaire : le ministère a imposé
à tous les jurys un calendrier extrêmement serré qui, pour les concours à gros effectifs
comme celui de mathématiques, a transformé la session d'oral 2011 en un marathon
très difficile à gérer. Annoncé comme exceptionnel par le ministère, ce resserrement
du calendrier a été accepté par notre jury, soucieux de préserver l'agrégation,
de permettre aux candidats de faire valoir leur travail de préparation, et d'assurer
aussi bien qu'il le pouvait le recrutement de professeurs pour pourvoir les 288
postes mis au concours en 2011.
Mais les membres du jury ont en même temps voulu renvoyer à leur tutelle un message
d'alerte exprimant leur inquiétude quant à la détérioration du concours et plus
généralement des conditions de formation et de recrutement des professeurs. Cette
démarche n'était pas destinée à être rendue publique, mais un nouveau diktat ministériel
concernant la session 2012 a mis le feu aux poudres : le calendrier, loin de redevenir
normal, allait être encore plus resserré ; le jury disposait de moins de temps alors
que vingt postes de plus étaient à pourvoir. La seule façon d'organiser le concours
en respectant les délais imposés et sans porter atteinte à l'équité des épreuves
pour tous les candidats serait de diminuer le nombre d'admissibles : prendre une
telle décision pour des raisons purement administratives est pour nous inacceptable.
Une lettre circonstanciée, signée par une grande majorité des membres du jury 2011, fut
adressée au ministre, détaillant nos inquiétudes sur le fond, et lui demandant surtout
de revoir les dates d’oral (nous suggérions par exemple de moduler celles-ci suivant
les effectifs de chaque concours). Le mécontentement était tel que les signataires
faisaient part de leur intention de ne pas siéger en 2012 s'ils n'obtenaient pas
de réponse. Il y eut certes une réponse, mais indirecte et accablante : adressée au président
du jury, elle le chargeait en quelque sorte de calmer ses troupes, maintenait les
contraintes absurdes du calendrier et ne disait pas un mot des questions de fond. Aussi,
trente d'entre nous, soit plus d'un quart du jury 2011, ont décidé qu'il n'était
plus possible d'assister passivement à la destruction de notre système
de formation et de recrutement. Ils ont pris la grave décision de démissionner
et de rendre publiques les raisons de leur geste. Le
mépris avec lequel la DGRH et le ministère ont traité leur personnel à cette occasion
va bien avec le fond et la forme des réformes récentes. C’est contre tout cela que
les démissionnaires protestent aujourd’hui.
La protestation de membres d'un jury d'agrégation peut apparaître comme dérisoire au
regard de la crise que traverse la société, en particulier du chômage qui frappe 25%
des jeunes. À ceux qui voient dans notre démarche une réaction élitiste, émanant de
quelques privilégiés, nous disons que la formation de la jeunesse est la question clé aujourd’hui,
et que nous refusons la destruction en cours des outils de cette formation. Quelle
chance a-t-on d’entrevoir la sortie de la crise si on renonce à donner une formation
de qualité aux futurs citoyens ?
Or les conséquences des réformes actuelles sont déjà visibles : on enverra dans les classes
de jeunes professeurs moins motivés, moins bien formés scientifiquement, sans
ou presque sans formation pédagogique ni professionnelle. Un gâchis patent, pour
ces professeurs autant que pour leurs élèves. Le
système d'éducation français a longtemps été un modèle. Il est urgent qu'il le redevienne.
Nos universités devraient attirer des étudiants du monde entier. C'est particulièrement
vrai en mathématiques, où l'école française est une des meilleures du
monde. Mais ne nous y trompons pas, l'élite ne peut pas reposer sur du vide. Nosmédailles
Fields ne sont pas une rente éternelle. La dégradation générale aurainévitablement
des répercussions sur l'ensemble du tissu scientifique, et en particulier sur
notre recherche de pointe. Il
est urgent de redonner au métier d'enseignant l'éclat qu'il a perdu. N'attendons pas qu'il
soit trop tard. En défendant un outil de formation et de recrutement efficace, c'est à
l'avenir de tous les jeunes que nous pensons.
Liste des trente démissionnaires
Dominique Barbolosi
Professeur, université d'Aix-Marseille
Daniel Bennequin
Professeur, université Paris Diderot
Laurent Bernis
Professeur de classes préparatoires, lycée Kerichen, Brest
Franck Boyer
Professeur, université d'Aix-Marseille
* Olivier Brinon
Maître de conférences, université Paris-Nord
Marie-Line Chabanol
Maître de conférences, université Bordeaux 1
René Cori
Maître de conférences, université Paris Diderot
Hubert Correia
Professeur de classes préparatoires, lycée Michel Montaigne, Bordeaux
* Clément De Seguins Pazzis
Professeur de classes préparatoires, lycée Sainte-Geneviève, Versailles
Sandrine Dozias
Professeur de classes préparatoires, lycée Descartes, Tours
* Denis Favennec
Professeur de classes préparatoires, lycée Michel Montaigne, Bordeaux
Jean-Christophe Feauveau
Professeur de classes préparatoires, lycée de Bellevue, Toulouse
Françoise Fontanez
Professeur de classes préparatoires, lycée Marcelin Berthelot, Saint-Maur
Jean-Claude Fort
Professeur, université Paris Descartes
Serge Francinou
Professeur de classes préparatoires, lycée Charlemagne, Paris
Isabelle Gaudron
Maître de conférences, université Paris-Nord
Hervé Gaussier
Professeur, université Joseph Fourier, Grenoble
Stéphane Gonnord
Professeur de classes préparatoires, lycée du Parc, Lyon
Thierry Klein
Professeur, université Joseph Fourier, Grenoble
Bernard Loiseau
Professeur de classes préparatoires, lycée Marcelin Berthelot, Saint-Maur
Edith Méthou
Professeur de classes préparatoires, lycée Victor Hugo, Besançon
Nicolas Meunier
Maître de conférences, université Paris Descartes
Rached Mneimné
Maître de conférences, université Paris Diderot
Sylvie Monniaux
Maître de conférences, université d'Aix-Marseille
Bertrand Philibert
Professeur de classes préparatoires, lycée Marcelin Berthelot, Saint-Maur
Simon Riche
Chargé de recherche, CNRS, Clermont-Ferrand
Antoine Rousseau
Chargé de recherche, INRIA, Montpellier
Monique Teillaud
Directrice de recherche, INRIA, Sophia Antipolis
Emmanuel Thomé
Chargé de recherche, INRIA, Lorraine
Jacques-Arthur Weil
Maître de conférences, université de Limoges
1. Nous rendons public ce texte le 13 février 2012. Les jurys étant constitués pour chaque session, notre
« démission » est en fait un refus de participer au jury pour la session 2012.
2. http://smf.emath.fr/files/text_like_files/rapportjolion.pdf
3. http://arianeinternet.conseil-etat.fr/arianeinternet/getdoc.asp?id=192811&fonds=DCE&item=2
Par Sylvestre Huet, le 15 février 2012
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